02/11/2008

histoire d'une expulsion empêchée

je vous reparlerai de roulottes, de voyages. Mais avant, que je vous redonne des nouvelles d'Ibou. Il se trouve que j'ai pu vivre un peu à distance la dernière tentative du préfet pour l'expulser (voir message précédent) et comme ça me sort des tripes, j'avais envie de vous dire quelques mots sur ce qui s'est passé.______Nous voici arrivés à Roissy. Il est 6h30. Nuit sans sommeil, brouillard dans le capot. Nous sommes cinq arrivés d’Arras. Marie est là, dans sa voiture. Devant le terminal F. Elle n’a pas quitté l’aéroport depuis la veille. Trois personnes de Valenciennes nous rejoignent. Le premier vol à partir duquel les flics peuvent expulser Ibou est à 7h30. Voilà pourquoi nous sommes là. Hier, Marie-Paule, paysanne, boulangère et amie est venue livrer en toute vitesse son pain à la Maison des Paysans. « Je reviens de Roissy. Ils ont essayé d’expulser Ibou par le vol direct pour Conakry. Il a été tabassé dans l’avion. Les passagers et le commandant de bord se sont opposés à l’expulsion. Ils ont ramené Ibou à Lille mais c’est sûr, demain ils vont réessayer. C’est le dernier jour légal qu’ils ont pour le renvoyer. Il faut empêcher ça. Je repars dans la nuit pour Roissy. » Avec Elise ont s’est regardées. Instant de flottement. On est chamboulées par ce qu’on vient d’entendre. Qu’est-ce qu’on fait. On y va. La matinée se passe dans cet aéroport immense, froid, blanc. Les hôpitaux me foutent une peur panique. Même chose pour les aéroports. Tout le monde est accroché à son portable. En liaison directe avec le Comité des Sans papiers du Nord et avec Ibou qui répond à son portable. Dès qu’il n’est plus joignable, on sait ce que ça signifie. Ils l’emmènent. 11h30. Ibou ne répond plus. Des personnes postées devant le Centre de Rétention Administratif près de Lille signalent le départ d’un véhicule. Roissy ou Orly. Où l’emmènent-ils ? Personne ne veut parler. Les hôtesses d’Air France font la sourde oreille. Personne ne veut laisser filtrer l’information. Sur quel vol est enregistré Ibou. Des heures qu'on est là et se retrouver devant ce mur de silence ça nous fait monter le rage. Finalement, des indices nous mettent sur la piste. Il devrait être expulsé de Roissy, sur le vol de 15h50, le direct pour Conakry. On file à l’enregistrement du vol pour alerter les passagers. Et puis la nouvelle nous parvient par un portable. La Cour Européenne des Droits de l’Homme suspend l’expulsion. La rétention d’Ibou est illégale. Pourtant, on sait qu’il vient d’arriver à Roissy. Il est là, tout près, encadré par cinq policiers. Les cinq qui ont prévu d’embarquer avec lui. Deux policiers pour lui tenir chaque jambe. Deux policiers pour lui tenir chaque bras et un autre pour le cou. On parle avec des passagers du vol pour les informer. Au fond de nous, la trouille de savoir si les flics vont quand même l’embarquer. C’est possible. Ils ne sont pas à ça près. Ibou est là, tout près, et on a l’impression d’être impuissants. Un gros paquet d’angoisse se comprime dans la cage thoracique. C’est déjà pas assez de le tabasser. Bande de salauds. Des flics en uniforme sont là pour surveiller ce qu’on fait. Des flics en civil, aussi. Les spécialistes Es mouvement social à Roissy. Ils se la jouent sympathiques. La fille qui dirige les opérations est là, accrochée à son talkie-walkie. Elle doit avoir mon âge. Que faut-il pour se retrouver là. Quelle vocation. Je fais mon boulot. Je fais en sorte de faire respecter les lois aurait-elle sans doute répondu. Un éclat de voix nous parvient aux oreilles. Un cri de joie. Ibou va être relâché ! annonce Bernadette. J’ai eu le policier qui est à côté de lui, ajoute t-elle, il m’a dit qu’ils viennent de recevoir l’ordre d’arrêter les opérations. Ils le ramènent à Lille. Soulagement, joie, c’est peu dire. Protestations, aussi. Non, ils ne le ramèneront pas à Lille, c’est assez, il repart avec nous. Prises de bec avec les flics, entre flics. On ne sait plus qui décide quoi, qui aura le dernier mot. Finalement il repartira bien avec nous de Roissy. Alors on se poste dehors, près des voitures. On attend. Et puis le voilà qui arrive, un sac à dos minuscule sur le dos, un sachet plastique dans une main. Il semble venir de nulle part. Comme déposé par une cigogne. Un grand gars avec mille choses dans le regard qui vient vers nous, déboussolé. Il est là. Les larmes directes et puis les embrassades. Il est heureux, infiniment heureux et ça tient dans ses yeux, dans ses gestes qui n’en finissent pas de remercier. Quel bonheur de se sentir humain à ce moment là. De l'entourer. Quel bonheur de le voir là, tout près. De ressentir toutes ces vagues d’émotion qu’il soulève. C’est après qu’Ibou a commencé à mettre des mots sur ce qui lui est arrivé. Les coups, dans l’avion, lors de la première tentative d’expulsion. Le commandant de bord qui crie aux policiers « mais vous allez le tuer ! ». Les coups quand il sera remis dans l’estafette. Jeté à terre. Piétiné. Sa perte de connaissance. Les insultes « sale nègre ». Quand il raconte tout ça, Ibou, il n’a aucune haine dans la voix. Il raconte son cauchemar. De l’entendre, ça me donne envie de hurler à en perdre la voix. Ça me donne envie de le prendre dans mes bras. De le bercer. De lui dire que j’ai honte de ces édicteurs de lois qui se cachent derrière leurs chiffres sans voir les humains qu’il y a derrière. Qui protègent les forts et désignent les plus fragiles comme boucs émissaires. Honte de ces fonctionnaires zélés qui ne font que leur devoir. Honte de ces flics tabasseurs qui se défoulent sur d’autres humains. Tout cela rappelle d’autres moments noirs de l’histoire de France. « Plus jamais ça ». Ben voyons. Ibou retourne à Lille, dans son quotidien. A tout moment il peut être arrêté. Sauf s’il retrouve ses droits d’être humain.

17:59 Écrit par Mathilde dans Racontars | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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